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La rédaction de Pistons France vous propose un nouveau projet intitulé « Enough Is Enough » qui a pour but de discuter de différents sujets liés au Black Lives Matter avec des personnes vivant à Detroit et sa banlieue. Offrons une plate-forme internationale à cinq personnes afin de dénoncer ces problèmes sociaux.

Notre dossier continue en ce lundi avec un nouvel invité, plutôt une nouvelle invité en la personne de Carna Cureton (/crc1971), une responsable des ressources humaines afro-américaine fan de sports ayant grandi et habitant toujours à Detroit. Il était important de donner la parole au moins à une femme pour discuter de nouvelles problématiques différentes.

Pistons France : Pouvez-vous vous présenter pour toutes les personnes qui ne vous connaitrez pas encore ?

Carna Cureton : Je suis mariée à mon amour de jeunesse et je suis mère de deux garçons. Je travaille dans les ressources humaines depuis plus de 20 ans.

P.F. : Quelle est votre opinion sur les mouvements sociaux actuels aux Etats-Unis ? Que ressentez-vous quand vous regardez ces confrontations entre les officiers de police et les citoyens ?

C.C. : J’ai ressenti beaucoup de choses mais je suis surtout fatiguée. Les affrontements ont lieu depuis des décennies, voire des siècles, mais je ne crois pas que les États-Unis soient prêts pour discuter du pourquoi cela se produit encore aujourd’hui. 2020 a fourni aux gens beaucoup d’émotions en raison de la pandémie de la COVID-19 et la façon dont les soins de santé et la stabilité financière ont été politisés. Comme d’autres pays, nous avons perdu beaucoup de gens que nous aimons, nous n’avons pas pu voir nos proches, et nous avons eu des changements dans la façon dont nous vivons notre quotidien. Les opportunités d’emploi ont été perdues et les gens ne savaient pas comment ils feraient pour être en mesure de payer la nourriture, le logement, etc. Puis les événements se sont produits ou ont été mis aux yeux de tous, sur la manière dont les Noirs sont traités par la police et par d’autres personnes dans nos communautés. Les gens ont eu le temps en 2020 d’approfondir des questions telles que pourquoi les confrontations entre les citoyens et la police ont lieu, et ce que ressentent les Noirs lorsqu’ils sont harcelés (ou pire) simplement en faisant des choses normales comme conduire, dormir, faire de l’exercice, shopping, etc.

J’espère sincèrement que les personnes de chaque communauté puissent voir des similitudes chez les autres, et non les différences. Ce sont exactement les mêmes choses que mes parents, mes grands-parents et mes arrières grands-parents souhaitaient. En espérant pouvoir continuer ces progrès.

P.F. : Pensez-vous qu’il est plus difficile pour une femme afro-américaine d’exister et de trouver du travail aujourd’hui aux Etats-Unis par rapport aux hommes afro-américains ? Car malheureusement il existe aussi des inégalités entre les hommes et les femmes.

C.C. : Oui, je pense que c’est plus difficile. Il y a aussi des difficultés pour les hommes noirs en raison de leur couleur de peau mais quand le sexe change, cela devient encore plus dur pour les femmes et les membres de la communauté LGBT. Les hommes ont l’habitude de parler qu’aux hommes, quelle que soit leur couleur, car ils les comprennent mieux. Certains hommes ne sont pas aussi à l’aise à l’idée de parler aux femmes de manière égale, en particulier les femmes de pouvoir. Les hommes ont l’impression qu’ils ne peuvent pas être aussi ouverts avec les femmes qu’ils le sont avec les hommes, et ils ne croient pas que les femmes soient aussi bien informées que les hommes. Le droit de vote des femmes blanches n’est devenu légal aux USA qu’il y a 100 ans et pour les femmes noires, seulement 55 ans. Il faut encore de l’amélioration.

P.F. : En tant que citoyenne américaine, comment protestez-vous contre ces injustices, ces inégalités ? Participez-vous à ces grandes manifestations de rues ? Quelle est pour vous la meilleure manière de protester ?

C.C. : Je ne sais pas s’il existe une meilleure façon de protester car toutes les méthodes de protestation affectent différemment les gens et les entreprises. Faire des marches, écrire des lettres aux PDG, ne pas faire de shopping avec certaines entreprises peuvent toutes être efficaces. Je n’ai pas personnellement participé à la marche, mais j’ai fourni une aide financière pour la mise en liberté sous caution et pour les avocats à des organisations qui soutenez ceux qui manifestent. Notre plus jeune fils a décidé qu’il voulait protester lors d’une manifestation dans notre communauté et nous avons été pleinement favorables, tant qu’il portait son masque. Le vote semble être la méthode la plus efficace pour protester et changer la société américaine. Lorsque nous avons des personnes au pouvoir qui représentent l’ensemble de leur communauté respective (pas juste ceux qui leur ressemblent), de meilleures idées font surface et de meilleurs résultats se produisent.

P.F. : Vous êtes une grande fan du Detroit City FC. Que pensez-vous des athlètes qui haussent le ton et qui s’agenouillent ? Le sport peut-il être une arme utile pour protester ?

C.C. : C’est facile d’être fan de DCFC puisque je partage les mêmes valeurs que le club et les supporteurs du groupe Northern Guard. Le sport et les athlètes ont toujours été utilisés pour protester et cela continuera d’être utilisé à l’avenir. Je soutiens tous les athlètes qui utilisent leur plate-forme pour s’agenouiller ou parler sur des sujets qui ont un impact sur la communauté. Il y a encore des gens qui croient que les athlètes protestent contre le drapeau américain lorsqu’ils s’agenouillent. Ils ont peur / honte de regarder les raisons de ces manifestations. Ces conversations qui ont lieu seront finalement positives pour la société.

P.F. : Comment décrire-vous l’atmosphère actuelle à Detroit ? Croyez-vous que Motown peut devenir l’une des villes majeures dans le mouvement Black Lives Matter ?

C.C. : C’est plutôt calme à Detroit. Je pense que les gens ont le sentiment d’avoir un espace pour protester et entretenir de bonnes relations avec les gouvernements de la ville et de l’État ainsi qu’avec les départements de police. Il y a vingt ans, il y avait des problèmes avec les dirigeants du gouvernement, mais il y a eu ensuite un bon partenariat entre la population, le gouvernement et les services de police. Il y a tellement de personnes différentes dans la région de Detroit de différentes nationalités, religions, ethnies, etc. Detroit est une ville qui soutient le Black Lives Matter et je suis sûr qu’ils continueront de le faire à l’avenir.

P.F. : Vous travaillez dans les ressources humaines. Avez-vous vu pendant votre carrière des situations où les afro-américains étaient refusés/rejetés de certains domaines ?

C.C. : Je n’ai pas vu de situation où ils ont été blacklistés mais il peut être difficile d’être embauchés ou d’êtres conservés dans l’entreprise en tant que noir, en particulier dans certains des domaines comme l’ingénierie et la technologie. Les responsables du recrutement (qui sont généralement des hommes blancs) se sentent à l’aise d’embaucher des personnes qui leur ressemblent parce qu’ils croient que cela serait un meilleur ajustement. Ils veulent des candidats qui ont fréquenté les mêmes universités qu’eux, qui ont le même cercle d’amis et qui vivent dans les mêmes communautés. Les gens de ces groupes ont tendance à ressembler au responsable du recrutement, qui sont principalement des hommes blancs. Une fois qu’une personne est dans l’entreprise, comment pouvons-nous nous assurer qu’elle se sente voulue ? En raison de certains des éléments ci-dessus, les employés noirs et les femmes ne peuvent pas se sentir à leur place au début de leur emploi. L’inclusivité au sein de l’organisation est essentielle au succès de l’entreprise et la plupart des entreprises ont des programmes conçus pour s’assurer que tous les employés appartiennent et se sentent à l’aise pour contribuer et aider l’organisation à réussir.

P.F. : Vous étiez étudiante à l’université de Dayton dans l’Ohio. Pensez-vous que les universités américaines soient assez bonnes et bien préparées pour éviter le racisme ? Ou ce fléau est également répandu dans ces universités ?

C.C. : Dans les années 50 et au début des années 60, lorsque la déségrégation est devenue une loi, il y avait beaucoup d’universités à prédominance blanche qui ne voulaient pas s’intégrer. Il y avait étudiants, noirs et blancs, qui se battaient pour l’égalité, mais le changement est venu lentement. Aujourd’hui, les étudiants comprennent le pouvoir qu’ils ont, y compris la capacité de s’inscrire ailleurs s’il y a des problèmes raciaux et que les universités ne sont pas à la hauteur de leur engagement.

P.F. : Comment décririez-vous ce type de période ? Pensez-vous que les médias font partie du problème ou qu’au contraire ils représentent une bonne solution pour changer les esprits et aider la cause BLM ?

C.C. : C’est une question très intéressante. Les médias mainstream peuvent rédiger des messages de la manière qu’ils veulent. Lorsque les athlètes américains ont commencé à s’agenouiller pour protester contre la façon dont les afro-américains sont traités, je crois que les médias auraient pu faire plus de recherches pour comprendre pourquoi c’était important. La publicité est très similaire, en ce sens qu’elle renforce les stéréotypes et rende difficile l’avancement. Les personnes qui prennent ces décisions éditoriales pour véhiculer ces messages, impliquent rarement les afro-américains. En conséquence, il y a des faux pas qui se produisent. Cela semble être moins une occasion d’erreurs quand il y a une diversification chez les personnes qui sont impliquées dans le processus éditorial.

P.F. : Qu’essayez-vous de faire dans votre travail pour aider le mouvement noir? Avez-vous essayé quelque chose pour briser certains clichés ou inégalités? Pensez-vous que vous pouvez aider avec votre travail?

C.C. : Je crois que la plupart des professionnels en RH font ce type de travail parce que nous voulons voir les organisations réussir. Nous devons nous assurer d’avoir les meilleures idées dans nos organisations, pas nécessairement celles qui nous ressemblent. Mon objectif est de m’assurer que toute entreprise pour laquelle je travaille recherche des talents qui aident l’organisation, dont le recrutement et le développement de personnes de couleur qui sont importants pour moi. Je pense que les équipes devraient ressembler davantage à des personnages de Marvel, où chacun a un ensemble unique de compétences et se sent soutenu et encouragé à utiliser ces compétences pour résoudre des problèmes. Mon travail est de m’assurer que nous avons des équipes diversifiées car les études montrent qu’elles fournissent de meilleurs résultats que les équipes avec seulement un ou deux types de formation représentés.

P.F. : En tant que noire américaine, avez-vous un témoignage personnel à partager avec nous ? Un mauvais souvenir où vous avez été confrontée au racisme. Peut-être durant votre enfance ou votre carrière ?

C.C. : Mes parents sont nés et ont grandi à Birmingham, en Alabama dans les années 40, 50 et une partie des années 60 au plus fort des manifestations de bus, des marches pour l’égalité, des chiens policiers qui ont attaqué des enfants, etc. Leur ville natale était surnommée « Bombingham » parce qu’il y avait plus de 50 attentats à la bombe qui ont eu lieu dans la ville dans les années 1940 aux années 1960 en raison de troubles raciaux. Plusieurs membres de ma famille ont participé à des marches avec le Dr Martin Luther King, Jr. Ma mère connaissait trois des quatre petites filles noires qui ont été tuées lorsque l’église où elles se trouvaient à l’école du dimanche a été bombardée par des racistes. C’est ce qui a façonné mes parents avant qu’ils ne déménagent à Flint. La haine n’a pas été transmise à mon frère et à moi. Ils étaient plus préoccupés par notre capacité à prendre de bonnes décisions et à juger les gens équitablement.

On m’a traité de noms péjoratifs dans ma vie personnelle et professionnelle, mais aujourd’hui c’est plus subtil. Les microagressions – comme me demander une carte Medicaid (il s’agit de l’aide sociale aux États-Unis pour les personnes à faible revenu) alors que mes informations sur l’assurance médicale sont dans leurs fichiers – sont ennuyeuses, mais finalement le monde va changer.

P.F. : Que voudriez-vous dire à nos followers, en particulier aux femmes et aux noirs ? Avez-vous une devise ou des citations qui vous motivent au quotidien pendant cette période en tant que femme noire. Comment pouvons-nous survivre dans une société en déclin qui recule chaque année?

C.C. : Les progrès sont désordonnés et difficiles, mais ils sont nécessaires, et cela se produit tout autour de nous. Connaissez vos droits et protégez ceux qui vous entourent. Ma marraine m’a toujours dit «tu peux faire tout ce que tu veux» et cela me fait penser que rien n’est impossible. Une citation de Shonda Rhimes me rappelle que vous devez faire des efforts pour que les rêves deviennent réalité. « Les rêves sont beaux. Mais ce ne sont que des rêves. Fugaces, éphémères, jolis. Mais les rêves ne se réalisent pas simplement parce que vous les rêvez. C’est un travail acharné qui fait bouger les choses. C’est un travail acharné qui crée le changement. »

Propos recueillis et traduits par Valentin Feuillette
Projet réalisé avec la précieuse aide de Soraya Ntumba

source image : création de Adrien Pommepuy pour Pistons France

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