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La rédaction de Pistons France vous propose une dernière petite surprise avant de reprendre pleinement l’actualité des Detroit Pistons à l’approche de la Draft et la Free Agency.

Afin de fermer notre dossier « Enough Is Enough » de la meilleure des manières, nous vous proposons une interview de Marc-Grégor Campredon (/MarcGregor), seule personne non-afro-américaine de notre série mais qui a pourtant de nombreuses choses intéressantes à nous parler. Photographe français installé à Ann Arbor dans le Michigan, il nous explique cette situation en tant que français blanc vivant aux Etats-Unis. Il nous présente son métier, sa vision du American Dream, son analyse sur les différences entre la France et les USA. Un entretien intéressant à quelques heures des élections présidentielles américaines.

Pistons France : Avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?

Marc-Grégor Campredon : J’ai 36 ans et j’ai grandi en Seine et Marne (77). je suis un photographe et réalisateur en freelance depuis presque 20 ans. Quand je ne bosse pas, je passe mon temps en balade (surtout dans mon canoe) avec mes deux gamines et ma femme. 

P.F. : Depuis quand avez-vous quitté la France pour vous installer dans le Michigan et pour quelles raisons avez-vous choisi ce coin original des Etats-Unis ?

M.G.C. : Ma femme est née à Indianapolis en plein coeur du Midwest. Après avoir passé quelques années en Afrique, on a décidé qu’il était temps pour elle de finir ses études. Elle avait le choix entre Washington, New York et le Michigan. On a choisi Ann Arbor à cause de la proximité qu’il y a avec sa famille et de la qualité de vie. Après son diplôme, elle a obtenu un travail au sein de l’université du Michigan.

P.F. : Vous travaillez régulièrement auprès de University of Michigan  à Ann Arbor, pouvez-vous nous raconter votre quotidien et votre travail quand vous y êtes ?

M.G.C. : L’Université est une entreprise massive avec un budget annuel de 200 millions de dollars.  Le besoin de communiquer est constant, j’ai photographié des hommes politiques (dont Obama), des grands chefs d’entreprise (Walmart, Ford, etc), des prix Nobel, des Pulitzer. Certains professeurs ou étudiants sont des experts dans leur domaine. Pour donner une idée de l’échelle, l’Université a sa propre centrale électrique et son garage automobile. En général, je passe 2 à 3 heures par jour sur le terrain à photographier et 2h au bureau pour développer numériquement les photos. Le reste c’est répondre aux mails et aux factures. Je couvre le sport pour des médias indépendants notamment le foot US, le basket et le hockey. C’est plus intense car il y a des délais très courts. En général je dois publier une partie des photos 10 minutes après le coup de sifflet final. (voir photo ci-dessous)

Pour Detroit ça a beaucoup changé, y a 7 ans le centre ville était désert. La sortie du Tiger Stadium avec mon matos photos était toujours un peu flippante. Mais aujourd’hui c’est une fourmilière avec des milliers de gens extrêmement mélangés. La criminalité est en baisse d’une manière générale, y a toujours des quartiers plus compliqués que d’autres, mais on est loin de l’image souvent véhiculée en France. J’y suis une fois par semaine pour le travail et c’est assez phénoménal de voir la ville changer à une vitesse folle. Detroit c’est mon amour – un endroit superbe avec des habitants souriants et heureux malgré les années de galère.

P.F. : En tant que français installé aux Etats-Unis, comment analysez-vous la situation actuelle liée aux violences policières, aux injustices et au mouvement Black Lives Matter ?

M.G.C. : C’est très compliqué. Premièrement, j’adore les Etats Unis – il y a énormément de choses positives dans le pays mais y a aussi des choses aberrantes pour un pays développé. Les violences, les injustices sont indéniables et pourtant beaucoup refusent cette réalité.  Les américains n’aiment pas le conflit, ils n’aiment pas la critique non plus. Donc c’est très dur pour certain d’accepter les faits. Il faut aussi ajouter une forme de ségrégation moderne où les gens aisés vivent bien loin des gens pauvres et peuvent éviter tout contact assez facilement en dehors des bonnes actions annuelles (surtout faites pour payer moins d’impôts et s’acheter une conscience). Quand tu es riche, tu vas pouvoir éviter de voir les pauvres assez facilement en n’allant jamais dans les quartiers durs souvent estampillés “Dangereux”. Le mouvement BLM va bien plus loin que les violences policières. Franchement c’est presque secondaire tellement la société américaine ignore une partie de ses citoyens.

Les exemples sont frappants : l’accès au soin, le coût des études, ou même la qualité de la nourriture. Si tu es pauvre ton monde est extrêmement limité et donc tes chances de succès. L’absence de transport en commun est aussi folle. Pour aller et venir, il te faut une voiture ce qui reste relativement cher. Certains roulent en épave ce qui attire facilement l’attention et le jugement négatif.

Je n’avais jamais remarqué l’influence du métro dans ma vision du monde avant d’arriver aux USA. Tu ne peux pas ignorer la pauvreté et la détresse quand un sans-abris entre dans ta rame et demande des sous. Ou les bidonvilles le long du RER B… Ici dans le Michigan, tu vas parfois voir quelqu’un au bord de la route avec un panneau bien protégé dans ta berline. Beaucoup d’américains pensent que les gens sont pauvres car ils ne travaillent pas assez, ou préfèrent se droguer, ainsi de suite. La pauvreté est donc ignorée, marginalisée et bien vite oubliée.

Dans les banlieues de Detroit, tu peux faire des douzaines de kilomètres sans voir un magasin pour acheter des produits frais. Je ne parle même pas des maisons qui tombent en morceaux ou les écoles abandonnées. 1 enfant sur 7 dans le Michigan crève la dalle… C’est terrible. Comment veux-tu que ces enfants s’en sortent ? Et bien sûr ces gens pauvres, défavorisés sont majoritairement noirs. C’est terrible et tellement triste. 

P.F. : Avez-vous déjà assisté à une scène où une personne afro-américaine a été victime ouvertement de racisme ? 

M.G.C. : Oui, jamais d’attaque physique mais des mots et phrases blessantes. Dans certains cas, les gens autour ne réalisent pas ce qu’il se passe. Y a une forme d’ignorance mais aussi d’acceptation. Les US et la France se ressemblent beaucoup, toutefois les différences sont abyssales. Parfois, c’est vraiment dur de comprendre la logique américaine. L’exemple le plus frappant (pour moi) c’est la notion de liberté d’expression qui dépasse la logique française : un de mes voisins a des emblèmes nazis sur ses voitures dont le logo de la Lutfwaffe et le drapeau de la Weimar.  Cela ne choque pas vraiment mes voisins américains c’est “leur liberté d’expression”. L’excuse serait que certains américains ont une connaissance faible de l’Histoire, mais ce n’est pas le cas.

P.F. : Pouvez-vous nous décrire l’atmosphère actuelle à Detroit et ses alentours ? Pensez-vous que cette ville peut être l’une des principales villes à soutenir et aider la cause ?

M.G.C. : Bien entendu ! Detroit a toujours été un des centres importants de protestations aux XIXeme et XXeme siècles. Généralement, ça finissait par des émeutes violentes avec une ville en feu et beaucoup de pertes humaines. Il y a une forme de tradition chez les Detroiters de se battre sur les sujets ethniques. Ça a commencé dès 1833 et la traite des esclaves, puis 1863, 1894, 1942, 1943 et bien entendu celle de 1966, 67 et 68 qui suivaient le mouvement initié par MLK.

Les années 60 furent terribles pour la ville, accélérant le déclin de la population (qui a commencé au milieu des années 50 pour se finir en 2013 !).  La pauvreté et les tensions grandissantes locales ont dégénéré en 67 avec 43 morts plus de 1000 blessés, et une énorme partie de la ville détruite par les flammes.

Les années suivantes ont vu le développement d’une devise locale “Detroit vs Everybody”. Les gens ont l’impression d’être laissés pour compte, la ville s’est éteinte doucement pendant plus de 50 ans, sans que le reste du pays ne s’intéresse à leur situation.

Y a quelques semaines, on sentait une forme d’anxiété autour de Détroit. Surtout quand les mouvements ont commencé à dégénérer dans certains états voisins. Sauf que cette fois la vie locale est sur une pente positive comparée aux années 60 et le mouvement “Detroit vs Everybody” se voit dans l’unité des habitants qui sont liés ignorant les différences ethniques, sociales, culturelles ou religieuses. (voir photo ci-dessous)

Tout n’est pas parfait, mais le changement profond dans le renouveau de la ville se fait sentir. Et forcement ça se ressent dans les manifestations, y a eu des soucis mais pas grand chose en comparaison au passé. Dans certains villes alentours, la police a marché avec le mouvement BLM.

Pour le coup Detroit devient peu à peu un exemple aux US en terme d’intégration. Beaucoup ont eu peur que la ville redevienne “un exemple de ségrégation” lors de son réveil débuté en 2014/2015.  C’est loin d’être parfait mais on est loin d’un nouveau “10 Miles”. Detroit, c’est un peu le Paris du Midwest comme dirait Sekou Doumbouya.

P.F. : Qu’est-ce que vous ressentez quand vous voyez ces frictions entre les citoyens et les forces de l’ordre ? Quand vous voyez cette vidéo de Jacob Blake ou de George Floyd.

M.G.C. : C’est terrible, il y a une forme d’incompréhension. Soyons clair : une fois c’est trop, mais tu vois ça une fois et tu te dis “Bon c’est un cas isolé” et même pas 24h ne passent sans que l’on voie des images similaires d’un autre cas… Et là tu te rends compte du mal profond et répandu. Tu entends histoire après histoire, c’est une honte en 2020. Une honte. Franchement, j’ai pas de mot. Les frictions ? C’est logique – en plus y a rien pour aider cette année entre la Covid et les élections.

P.F. : Nous imaginons que vous devez côtoyer des personnes afro-américaines dans votre entourage, que leur dites-vous en tant que français blanc ? Comment leur apportez-vous du soutien, par quels moyens ?

M.G.C. : On n’est pas silencieux, mais effacés. Chez nos amis et collègues, on sent qu’il y a un besoin intense de s’exprimer. Alors on écoute activement, on accepte d’entendre les vérités et on fait sa propre introspection. On est présent aux différents rassemblements mais en arrière plan. Si tu es silencieux , c’est facile d’ignorer le problème. Donc, je préfère utiliser le mot effacer. On est présent, à l’écoute, et attentif tout en donnant un soutien intégrale. C’est une situation difficile, et vraiment nouvelle pour nous.

P.F. : En tant que photographe, pensez-vous que votre domaine artistique peut servir le mouvement Black Lives Matter ? Pensez-vous que cet art a une portée polémique capable d’aider à dénoncer ?

M.G.C. : Forcément ça participe – ça témoigne de ce qui se passe dans le monde. Le mouvement est plus profond que les violences policières à caractère raciste. C’est une dénonciation d’un système où tes chances de réussir ne sont pas conditionnées par ton talent, ton professionnalisme et ton sérieux mais ta couleur de peau, tes origines, etc.

C’est bien si la photographie rapporte l’histoire, mais je pense que c’est mieux si c’est l’opportunité pour des photographes noires – qui sont les victimes aujourd’hui, qui vivent ce quotidien – de s’émanciper, de montrer leurs talents et de s’exprimer.

C’est assez déroutant de voir que ma profession est composée principalement d’hommes blancs. Il n’y aucune logique autre qu’un manque d’inclusion. En France, on appelle ça l’égalité des chances mais je ne suis pas certain que ce soit réel.

P.F. : A l’approche des élections présidentielles, pensez-vous que Joe Biden peut remporter ces élections et améliorer la situation mitigée actuellement aux Etats-Unis ?

M.G.C. : Aucune loi ne peut changer le coeur des hommes –  franchement, j’espère que Joe Biden est un magicien parce que le racisme est un mal ancré dans la culture “White American”.

Les déclarations de soutien pour les suprémacistes blancs de la part du Président Donald Trump sont choquantes. Incompréhensibles et vraiment flippantes. Ça prouve que le racisme est très profond et très présent. Ce mode de pensée a été toléré pendant des années. J’ai envie de dire accepter.

C’est aussi très étrange de voir un candidat républicain jouer sur cette corde là. A la base, le parti républicain c’est le parti d’Abraham Lincoln. Le Ku Klux Klan a été formé par des membres du parti démocratique. Ce qui démontre aussi que cette tendance dépasse le cadre politique, et que c’est n’est pas un problème récent. On le voit bien dans les manifestations ça va plus loin qu’une attache politique – la situation est vraiment très bancale.

Beaucoup pensent que si Joe Biden est élu par les urnes on risque de voir une forme de coup d’état de la part de Trump ce qui plongerait le pays dans une nouvelle guerre civile. Franchement, j’essaye de rester positif mais c’est assez difficile d’avoir de l’espoir…

P.F. : Croyez-vous que le American Dream existe toujours en 2020 dans cette période difficile ? Avez-vous eu des déceptions dans vos attentes depuis votre arrivée dans ce pays ?

M.G.C. : Ah Ah Ah … Je ris mais je ris. Imagine que le rêve américain c’est un contrat assez simple: travaille dur, et on te donnera l’opportunité de réussir. On signe tous ? Mais y a un loup : les conditions pré-existantes. Tu ne peux signer le contrat et tenter ta chance que si tu corresponds à certaines conditions.

Aucune de ces conditions stipule la couleur de ta peau par contre en général si tu es blanc, tu as de grande chance de les avoir. Les riches restent riches et les pauvres restent pauvres… Bienvenue aux US!

Franchement, je le vis le rêve américain. Par contre, j’ai débarqué avec un Master, pas mal de cash, une tonne de matos photos, et des années d’expériences dans mon domaine. En 7 ans, j’ai développé une belle réputation et un portfolio impressionnant – Et je gagne très bien ma vie, je ne suis pas plaindre mais je ne travaille qu’en pige (contrat de très courte durée) car personne ne veut d’un immigrant à plein temps… Bon j’ai quand même la belle vie.

Crédit photos : Toutes les photos ont été prises par Marc-Grégor Campredon. Utilisées avec son autorisation. –> https://www.marc-gregor.com

Propos recueillis et traduits par Valentin Feuillette

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