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Le 10 août à 9h01 du matin, Netflix dévoila le premier épisode de sa nouvelle série de documentaires sportifs nommée Untold. Le topo est simple : raconter des événements sportifs marquants ou uniques d’une façon que le public ne connait pas forcément. C’est donc autour des événements de la tristement célèbre bagarre de Malice at the Palace, que la plateforme de streaming a décidé de débuter les hostilités. Comment ont-ils abordé cet évènement ? Que s’est-il réellement passé ? Retranscrivent-ils bien la réalité ? Voici des éléments de réponse.

La construction d’un contexte vu depuis l’Indiana

Dès les premières secondes du documentaire, et au visionnage des crédits, un détail est prenant. Parmi les producteurs exécutifs du programme figure le nom d’un principal intéressé : celui de Jermaine O’Neal. Si la vue de ce nom peut nous laisser penser que les récits ne seront pas objectifs, la qualité de l’épisode qui dure environ une heure n’en est pas pour autant remis en question. D’autant plus que l’épisode va se concentrer surtout sur les acteurs de la bagarre. Coté Pistons, Big Ben sera l’intervenant principal du récit, accompagné par des fans et des membres de la sécurité de la salle. En effet, même si ce programme va se centraliser sur la façon dont les Pacers ont vécu cette bagarre et ce qu’elle en a suivi, ce choix de réalisation s’explique par le but même de la série Untold : raconter l’histoire d’un point de vue qu’on ne connait pas. Pendant le premier tiers du programme, la narration nous dresse un portrait de l’équipe des Pacers. Des « rôles » sont alors très vite attribués. Reggie Miller est dressé en tant que légende de la franchise, à juste titre, mais également en tant leader d’une équipe assoiffée de bague. Vient ensuite Jermaine O’Neal, décrit comme l’enfant martyre qui ne rêve que de réussite et qui trouve aux Pacers une famille dans laquelle s’épanouir. Ron Artest, qui a peut être le profil le plus étoffé du documentaire, et qui va beaucoup être défini (et dans un sens pardonné indirectement) par ses problèmes psychologiques. Puis, Stephen Jackson, la pièce manquante pour accéder à la victoire. Ce « storytelling » va connaitre son premier point culminant lors des finales de conférence est opposant Pistons et Pacers, et qui va servir point de départ à la rivalité entre ces deux équipes au style de jeu similaire. Un fait d’armes va être mis en lumière : la faute flagrante sifflée à Ron Artest qui met un coup de coude à Rip Hamilton, qui était masqué au visage à ce moment. Un fait de jeu qui va être décrit comme une sanction de Ron Artest pour avoir joué comme il le fait d’habitude, et donc être sanctionné pour ce qu’il est. Ces images vont servir à plusieurs choses. Premièrement, à créer l’empathie du spectateur pour cette équipe des Pacers qui apparait donc comme tristement perdante. Et deuxièmement, elle va mettre en place une rivalité entre ces deux équipes là tout en mettant la lumière sur Ron Artest et son tempérament, qui va jouer un rôle central lors de la deuxième partie du documentaire.

Le business avant la justice

Dans la suite du visionnage, on voit évidemment la dite bagarre. Mais on va surtout découvrir les raisons d’une telle émeute. Le portrait d’un fan en particulier est présenté. Celui de Charlie Haddad. Abonné à la salle des Pistons, et déjà problématique lors d’anciens matchs, qui devait être banni de la salle juste après ce match. C’est ce même Charlie (d’habitude placé assez loin du terrain) qui est descendu des gradins pour aller défier Ron Artest lorsque celui ci était en train de se calmer. Mais avant cela, l’origine de ces échauffourées est présentée. Il s’agirait de Jamaal Tinsley, joueur des Pacers, qui aurait incité Ron Artest à faire « sa faute » en fin de match, alors qu’ils menaient d’une quinzaine de points à quelques minutes de la fin du match. C’est alors que Ron s’exécute, et pousse Ben Wallace dans le dos, ce dernier étant en l’air.

C’était une trop grosse faute pour moi, à ce moment du match.

Ben Wallace

Pas besoin de plus de raisons que ça, Big Ben s’empresse de répondre en poussant virulemment Artest, et s’en suit des petites mêlées, assez fréquentes en NBA pour cette époque. Rien de bien sérieux donc. Mais, en pleine thérapie pour apprendre à gérer ses émotions avec une psychologue embauchées par les Pacers et qui suit Artest au quotidien, Ron Artest exécute une méthode pour retrouver son calme, qui consiste à s’allonger, se détendre, et compter.

J’ai rien contre des embrouilles. Ça arrive tout le temps. Il n’y a quasiment jamais de vraies bagarres. On se pousse un peu mais c’est que du cinéma. Là où tout a basculé, c’est quand Ron s’est allongé sur la table de marque.

Reggie Miller

Et en effet, c’est là que les événements ont réellement pris une autre tournure. En pleine session thérapeutique et considéré comme émotionnellement instable, Ron Artest reçoit en pleine face un gobelet de bière lancé par un fan, qui sera plus tard identifié comme étant un homme nommée John Green. Ç’en est trop pour l’arrière des Pacers, qui ne supporte pas ce manque de respect et qui décide d’enjamber les gradins pour aller se régler avec les fans, en tapant par ailleurs un total innocent. Plusieurs conflits éclatent un peu partout. Les Pacers sont vite évacués. Bref, l’histoire est connue. Ce qui va être intéressant, c’est la façon dont cette frasque va être reçue et relayée par les médias. Les joueurs des Pacers vont être érigés en tant que principaux fautifs, mais surtout, la NBA va être pointée du doigt et jugée responsable. Responsable d’avoir accueilli de plus en plus de joueurs « incivils » qui représentent la rue et qui sont décris comme « Des voyous tatoués éduqués par le hip-hop et la rue ». Suite à ce scandal, David Stern, commissionnaire de l’époque, va prendre seul la décision d’instaurer un dress code plus lisse et conforme au grand public. Mais surtout, seul la décision de suspendre certains joueurs, dont Ron Artest pour la totalité de la saison. Un choix qu’il va lui même assumer comme étant sa décision à lui seul, et qui va estomper les critiques sociales autour de la NBA, et donc sauver son économie.

Mais cette décision est-elle juste ? Il est en droit de penser que Stern n’a pas fait ce qui est juste, mais plutôt ce qui était politiquement et économiquement nécéssaire. Explication. Jermaine O’Neal a une vision plus sombre du traitement médiatique que lui et ses coéquipiers ont reçu.

Les médias disaient qu’on était des voyous, sans éducation. Que c’était à cause du rap et des tatouages. Ils ne disent pas ça quand les hockeyeurs s’entretuent depuis des décennies.

Jermaine O’Neal

Pour être clair, la question du racisme est en droit de se poser. Si O’Neal a pris l’exemple du hockey, ce n’est pas pour rien. Le hockey est un sport composé en très grande majorité de blancs. Les bagarres sont très courantes dans ce sport et très médiatisées. Les questions qui se posent sont : pourquoi quand ça arrive au basket, les médias se demandent si la NBA favorise la vente de drogues en diffusant cela ? Pourquoi les médias vont-ils faire le lien entre cet accident déplorable, et le rap et les tatouages ? Mais surtout, cette déclaration va établir une conclusion : Stern a préféré incriminer des joueurs de la NBA, plutôt que de s’opposer à un conflit médiatique et politique soutenu par le racisme.

Une plaie encore ouverte malgré une justice rendue

Le procès sportif des joueurs s’étant déroulé en 48 heures chrono, celui de la justice sera un peu plus long. Sur cette dernière partie du documentaire, la lumière sera mise sur la culpabilité des fans. De manière objective, il est expliqué que légalement, Ron Artest était en droit de se défendre face aux fans qui l’ont directement attaqué. Certains ont même lancé des chaises, qui sont alors considérées comme des armes. Le suivie de l’enquête et du procès va servir à surtout mettre en évidence le déni moral de Stern face à cette situation.

L’homme qui a jeté la chaise a touché deux personnes est clairement coupable de de voie de fait armée. Quand on regarde certains fans, ils aiment ça. Deux autres sont descendus jusqu’au terrain juste pour se battre. Ron avait parfaitement le droit de se défendre.

David Gorcyca, Procureur en charge de l’affaire

La justice pénale va remettre les choses en place, et déclarer les fans tout autant responsables, voire plus même que les joueurs. Pour schématiser, si les Pacers sont le comburant et les Pacers la source de chaleur, les fans ont été le combustible qui a allumé ce feu. Le documentaire va même montrer la lâcheté des fans qui ont provoqué tout ça. John Green lui même déclara que quand Ron Artest fonça sur un innocent pensant que c’était le lanceur de bière, Green à coté, et coupable, était soulagé que ce n’était pas lui sous les coups d’Artest.

Pour conclure cette heure de documentation, Netflix montre les répercutions de cet événement sur les joueurs de Pacers. Miller se retira du basket à la fin de cette saison en héros local. Artest trouva une forme de paix en lui, se renommant Metta World Peace et gagna un titre NBA avec les Lakers. Jackson gagne avec les Spurs. Mais O’Neal lui, producteur de l’épisode, sera représenté comme le grand perdant de cette histoire, déclarant que sans ces suspensions, les Pacers étaient favoris pour le titre. Un profil émouvant de sa carrière est dessiné, une carrière durant laquelle il n’accédera jamais au titre tant convoité.

En conclusion, même si lors des premières minutes la subjectivité choisie et assumée de la réalisation peut gêner, au fil des minutes, cette directive prend son sens et provoque beaucoup de compassion envers les suspendus des Pacers. Ce documentaire utilise les yeux des Pacers, qui sont les punis de l’histoire, pour mettre en évidence le fait que Stern et la ligue ont cédé à la pression médiatique et économique. Et qui du coup, a volontairement tapé sur les joueurs, légalement pas totalement responsable, pour rassurer une opinion publique soutenue par le racisme et l’inégalité sociale. Une réalisation surprenante, et très intéressante car elle donne une vision des faits qui est très peu racontée par les médias. Ce qui rente parfaitement dans le thème, et qui correspond au titre du programme : Untold.

Source image : theguardian.com

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