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« Nous espérons de meilleures choses, qui résulteront de nos cendres » telle est la devise de Detroit depuis le terrible incendie ayant ravagé les rues de la ville en 1805. Une reconstruction importante qui vient marquer la première grande crise sociale et économique dans l’histoire de la ville. Mais que reste-t-il quand tout s’effondre, si ce ne sont la culture, la musique et le sport ? Zoom sur la relation presque sentimentale que Motor City entretient avec sa musique et ses sports.

Le berceau de la musique aux États-Unis

Si Detroit rime d’abord avec l’automobile, son patrimoine musical reste assurément ce qu’il y a de plus impressionnant dans l’histoire culturelle de la ville, tant par sa polyvalence que par sa qualité. Tous les genres musicaux ont connu un moment donné une période florissante dans les rues de Detroit. Le jazz débarque dans les années 50 à Detroit avec l’émergence d’une génération portée par le batteur William McKinney et le compositeur Don Redman. Une inspiration qui entraînera rapidement l’arrivée du gospel, de la soul et du blues dans le Michigan avec Aretha Franklin, Diana Ross du groupes The Supremes, ou encore Otis Williams du groupe The Temptations. En reprenant le style des groupes de rock « garage » de Detroit comme les Stooges d’Iggy Pop ou MC5, la ville se tourne ensuite vers le hard rock lors des décennies 60 et 70, avec en chefs de fil Alice Cooper et Ted Nugent. Reconnaissable par un son plus puissant, plus lourd mais surtout plus agressif, la nouvelle génération de Detroit parvient à transposer dans son univers musical, la décadence extérieure de la ville, qui voit apparaître les premiers bâtiments dégradés, sous un paysage fantomatique. 

Cette évolution musicale locale atteindra son summum dans les années 80 quand Detroit deviendra la capitale mondiale de la techno. Sous l’impulsion de Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson (The Belleville Three), la musique techno voit le jour à Detroit en 1981 avec les premières compositions des groupes Cybotron. Aidé par les nouvelles technologies d’enregistrement et l’essor des chaînes de radio spécialisée, ce genre se développe rapidement et devient un style musical mondialement connu. Les caractéristiques de la techno de Detroit se basent sur une grande dureté des sonorités, un abandon total de la voix, des mélodies sombres, une structure musicale répétitive et une omniprésence de grosse caisse qui devient le point de départ de chaque production.

Dans les années 90, Detroit connaît de nombreuses désillusions sur le plan social avec des infrastructures qui se fragilisent, une augmentation considérable des taux de criminalité et de chômage mais surtout une baisse démographique importante puisque la ville n’est peuplée que de 951 270 habitants en 1996. C’est dans ce contexte que grandissent les artistes Eminem, Trick-Trick, Proof, Royce da 5’9’’, J Dilla qui ont marqué le rap de Detroit. Les violences dans les rues deviennent courantes et plusieurs gangs s’y développent. La jeunesse en profite pour révolutionner le genre par un style hardcore mélangeant des thèmes sombres comme le suicide ou le meurtre sur un beat mélancolique voire terrifiant, afin de décrire les difficultés de la vie et de la rue. 

Motown, un label légendaire de Detroit depuis 1959

Une ville précurseuse dans le sport américain

La ville de Detroit jouit d’un statut rare et précieux sur le plan sportif américain puisqu’elle est l’une des seules villes américaines à être représentée dans les quatre ligues majeures : la NFL (football américain) avec les Detroit Lions, la NBA (basketball) avec les Detroit Pistons, la NHL (hockey) avec les Detroit Red Wings et la MLB (baseball) avec les Detroit Tigers. Quatre franchises qui cumulent pas moins de 22 titres nationaux dans leur histoire mais aussi des légendes comme Bobby Layne, Isiah Thomas, Barry Sanders, Ty Cobb, Gordie Howe, Hank Greenberg ou encore Steve Yzerman. 

Une vraie culture sportive donc qui naît dès les années 30 quand Detroit glane dans la presse locale le surnom de « La Ville des Champions ». A l’heure où les premières grandes désillusions économiques frappent de plein fouet Detroit après le « Jeudi noir » et le Krach Boursier de 1929, les équipes offrent aux habitants succès, émotions, médiatisation et attractivité. Les Detroit Tigers remportent la Ligue américaine en 1934 puis les World Series en 1935. La même année, les Lions gagnent leur premier titre NFL, pendant que les Red Wings empochent deux Stanley Cup en 1936 puis 1937. Cette série de victoires signifie que la ville de Detroit défendait simultanément les titres de NFL, de NHL et de MLB du 11 avril 1936 au 5 octobre 1936. C’est à ce jour la seule ville ayant remporté un titre de NFL et NHL la même année (exploit répété en 1952). Dans un autre registre, le boxeur Joe Louis – qui a grandi et vécu à Detroit – devient champion du monde poids lourds en 1937, seulement trois ans après avoir débuté sa carrière professionnelle dans le Michigan. Le sprinteur et ancien élève d’un lycée de Detroit, Eddie Tolan revient des Jeux Olympiques de 1932 avec deux médailles d’or remportées aux épreuves du 100 m et du 200 m. Le maire de l’époque, Frank Fitzgerald ira même jusqu’à nommer officiellement le 18 avril comme « la Journée des champions ». Chaque année, les supporteurs se retrouvent autour d’un festival afin de rendre hommage à leur glorieux passé sportif.

Refléter l’esprit de la ville dans les accomplissements

La lourde diminution démographique (seulement 670 000 habitants en 2019), la mauvaise gestion financière des caisses (dette de 18.5 milliards de dollars en 2013), le déclin de l’industrie automobile (fermeture des usines Ford, Chrysler, GM) et le taux de chômage important (+50% dans certains quartiers) ont plongé toute la ville dans une crise sans précédent qui a laissé de véritables traumatismes aux habitants.  

Cette situation sociale et économique est le résultat de plusieurs années de déclin progressif qui ont amené une philosophie de vie nouvelle à Detroit : celle du Detroit Vs Everybody, appellation tirée d’un son d’Eminem, aujourd’hui hymne officieux de la ville. Une devise parfaitement représentée dans l’histoire du sport et de la musique à Detroit. La création en 1959 par Berry Gordy du mythique label Motown Records implante dans le décor de la ville ces valeurs de courage, de détermination et de fierté. Le fondateur souhaitait réconcilier la population noire et blanche de Motor City grâce à la musique, pour que les artistes puissent traduire les maux de la ville en notes de musique. Côté sport, dans les années 80, les Pistons remportent deux titres NBA en pratiquant un jeu physique à la limite du légal construit autour d’un système collectif huilé. Surnommés les « Bad Boys », les joueurs de Detroit étaient détestés au point d’incarner les ennemis publics numéro 1 de la ligue. Partout ils étaient hués, conspués, insultés, sauf à Detroit où on se réjouissait de voir son équipe locale sacrifier leur réputation en laissant sueurs, larmes et sang sur le parquet afin de propulser la ville au sommet. Parce que Detroit, c’est ça : une ville moquée qui se détruit et se reconstruit seule, sans aucune aide extérieure, qui gagne et perd ensemble pour le bonheur commun. 

Une utilisation sociale et économique

Avec une histoire aussi riche, le sport est désormais au cœur de l’éducation à Detroit avec deux principales universités proposant l’un des meilleurs programmes sportifs des États-Unis : l’Université du Michigan et Michigan State University qui ont formé des milliers d’athlètes professionnels dont Magic Johnson et Tom Brady. En 2014, le maire Mike Duggan lève des fonds pour construire une nouvelle enceinte de 21 000 places dans le centre-ville. Ces travaux ont permis de créer une véritable zone sportive attractive autour des trois stades qui accueillent les quatre équipes de la ville : le Ford Field, la Comerica Park et la Little Caesars Arena. Un quartier entier qui vit au rythme des résultats sportifs, où il est possible aussi de retrouver les centres d’entraînements, les bureaux et les boutiques officielles des équipes mais aussi des bars et restaurants qui retransmettent les rencontres. Le centre-ville devient ainsi un hub sportif indispensable à l’économie locale, pour l’emploi, le tourisme et les relations sociales entre les habitants.

Bien avant de construire un quartier sportif, la ville de Detroit rêvait déjà de devenir une capitale du sport. Comme toutes grandes cités qui se respectent, organiser les Jeux Olympiques est toujours un objectif utopique. Motor City en a songé plus d’une fois, que ce soit pendant l’âge d’or ou le déclin économique. L’administration de Detroit a posé pas moins de neuf candidatures dans son histoire et n’a écumé que des refus, ce qui en fait la ville la plus demandeuse de l’histoire du Comité International Olympique. Êtes-vous prêts à lire la triste liste des dossiers de Detroit envoyés et rejetés par le C.I.O. ? 1940, 1944 (3e), 1948, 1952 (5e), 1956 (4e), 1960 (3e), 1964 (2e), 1968 (2e) et 1972 (4e). Le dossier de 1968 fut celui qui est passé le plus proche du but, avant d’être devancé par Mexico. Pour la petite anecdote, en 2007, le maire Kwame Kilpatrick a eu l’idée saugrenu de vouloir soumettre une demande pour accueillir les Jeux Olympiques de 2020 afin de relancer l’économie locale (et sauver son fauteuil menacé de maire) mais évidemment Motor City, au bord de la faillite, n’a pu proposer qu’un dossier vierge.

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