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Pour nous, européens, il existe différents déclics qui nous poussent vers le baseball ou des sports moins médiatisés de notre côté de l’Atlantique. Pour certains cela démarre par une casquette offerte à l’adolescence, à un match rediffusé à une heure perdue, un film avec Brad Pitt ou parfois un documentaire. Car comment évoquer Hank Greenberg sans parler du formidable bout de culture réalisé par Aviva Kempner « The Life and Times of Hank Greenberg » en 1998 et primé lors de plusieurs cérémonies.

« J’en suis arrivé à ressentir que si moi, en tant que Juif, je pouvais réaliser un Home Run, c’était comme un coups contre Hitler » Hank Greenberg

Hank Greenberg est né Hyman Greenberg en 1911 dans le Greenwich Village mais il a grandi dans le Bronx, un quartier prolétaire où se côtoyaient immigrés Juifs Ashkenazes, Italiens et Irlandais. Ses parents ont fui les pogroms antisémites en Europe de l’Est et vivent dans un milieu modeste mais pas non plus dans une extrême pauvreté. Contrairement aux stéréotypes qui gangrenaient à cette époque les sociétés occidentales, Hank est grand, très grand et massif, une vraie force de la nature. 1 mètre et 93 centimètres et un corps sculpté d’athlète professionnel sans faire d’effort. Après avoir pratiqué le basketball, il se consacre entièrement à sa passion, le baseball et signe à 18 ans avec les Yankees de New York (l’équipe favorite également de nombreux Juifs et Italiens à l’époque). Mais alors qu’il joue première base, il s’avère que les bombardiers du Bronx ont déjà Lou Gehrig à ce poste. Greenberg quitte finalement les Yankees sans s’y être arrêté, fait un an à l’Université de New York puis rejoint les Tigers de Detroit en 1930 et à qui il restera fidèle jusqu’en 1946. Mais fidèle ne signifie pas qu’il y jouera sans interruption comme nous le verrons plus tard.

Dès 1934 Hank Greenberg domine la ligue en puissance offensive en frappant pour une moyenne de .339 et mène la ligue en Doubles. En 1935, malgré une blessure lors des World Series, les Tigers gagnent leur premier titre et les célébrations à Detroit sont massives. En prime il est nommé MVP de la ligue Américaine cette même année. Les années suivant il poursuit son rythme de croisière avec au total 235 coups de circuit jusqu’à 1940, le moment où il décide de s’engager dans les forces armées des Etats-Unis.

Bien plus qu’un sportif

Retracer une biographie linéaire de Greenberg en compilant ses statistiques et ses victoires n’aurait pas vraiment de pertinence à nos yeux. Parce que Hank Greenberg est avant tout le symbole d’une lutte plus grande que le baseball, un héros en plein coeur de l’histoire du 20ème siècle qui est en train de se jouer. Aux yeux de tous les juifs d’Amérique, Hank Greenberg a ouvert la voie sans baisser la tête, sans se taire et par ses actes et ses exploits a mis au premier plan une communauté qui a vécu les humiliations et la ghettoïsation dans le pays dominé par les WASPS comme le décrit si bien Mike Gold dans « Juifs sans argent ». En septembre 1934, Hank annonce qu’il ne jouera pas le 10 en raison de Rosh Hashanah. Face à la pression du public, des Tigers, il se concerte avec son rabbin et joue finalement. Les Tigers gagnent 2-1 avec…2 coups de circuit de Greenberg. Plus tard il aura l’occasion de célébré des fêtes Juives et ira jusqu’au bout de sa démarche. Toujours est-il que les Etats-Unis des années 1930 sont infestés par l’antisémitisme et le joueur des Tigers doit lutter chaque jour contre les insultes, les moqueries et les provocations. En 1938, alors qu’il est en passe de battre le nombre de Home Runs établi par Babe Ruth, nombreux sont les témoignages qui mettent en avant que les pitchers ont tout fait pour faire échouer ce record. Greenberg finira finalement avec 58 coups de circuits, à trois longueurs de Babe Ruth. Un record qui sera finalement pulvérisé une trentaine d’année plus tard par…un Afro-Américain également surnommé Hank (Aaron).

Une coïncidence bienvenue. En effet, même s’il devait souvent endurer les provocations du public ou de bancs adverses qui disaient au pitcher de lui envoyer des saucisses de porc plutôt que des balles, Hank Greenberg a toujours su prendre de la distance et sait que certaines communautés vivaient des moments encore plus difficiles dans les Etats-Unis du 20ème siècle. Alors qu’il prenait sa retraite il apporta son soutien à Jackie Robinson, premier joueur Afro-Américain à fouler les stades de Ligue Majeur alors que la plupart des joueurs et du monde du baseball blanc y étaient réticents. Greenberg a toujours joué un rôle progressiste dans la ligue et c’est cette posture qui a fait de lui le héros sportif des Juifs d’Amérique. Et cela dans la ville même de Henry Ford, personnage le plus éminent de Detroit et soutien indéfectible des thèses antisémites et qui finançait grandement le parti Nazi en Allemagne. Dans cette ambiance et même si Ford était loin de faire l’unanimité chez lui en raison de sa politique d’entreprise répressive et farouchement anti-syndical, Greenberg a dû en faire plus que quiconque pour devenir le héros de la ville.

L’armée au coeur de sa carrière

Alors qu’il est au top de sa carrière en 1940, Hank Greenberg s’engage dans l’armée de l’air en début d’année suivante. Par patriotisme? Peut-être, mais avant tout par nécessité de ne pas rester passif face au génocide de sa communauté. Un sacrifice que bien peu de sportifs ont fait et qui a rendu sa popularité encore plus immense, non seulement chez les Juifs d’Amérique mais aussi chez les Américains en général, pourtant souvent influencés par le mythe antisémite du judéo-bolchevisme apatride. Présent en Chine sous domination du Japon Impérial et allié de l’Allemagne, il reprendra finalement sa carrière le 1er Juillet 1945 en se signalant d’entrée avec un Home Run! En prime, les Tigers s’offriront une deuxième série mondiale, 10 ans après la première, une nouvelle fois face aux Cubs de Chicago (qui pratiqueront une longue abstinence d’un siècle avant de regagner une série mondiale en 2016).

Alors qu’il signera tout de même une très bonne saison en 1946 avec 44 coups de circuit et 127 RBI, Hank est sur la pente descendante. Il effectuera une dernière pige d’un an à Pittsburgh puis accrochera son gant et sa batte à la maison. Toujours discret mais engagé, il soutiendra les principales causes progressistes dans le monde du baseball alors qu’il occupait différentes fonctions dans d’autres franchises et coulera des jours heureux avant de s’éteindre en Californie le 4 septembre 1986.

Ce qu’on retiendra de l’immense Hank Greenberg, de son mètre 93 et de ses 95 kilos? Déjà que physiquement Hank « le marteau » est rentré dans une légende mythologique associée au corps et à la puissance (comment imaginer que le personnage de « l’ours Juif » dans « Inglorious Basterds » de Tarantino n’a pas été inspiré en partie par Greenberg?). On retiendra aussi cette carrière unique, seulement 1394 de saison régulière, 331 Home Run, 379 doubles et un WaR cumulé de 57,6, tout ceci accompagné de deux titres, les premiers de la franchise du Michigan en étant le leader. Son numéro 5 fut retiré en 1983 et précédemment il fut intronisé au Hall Of Fame en 1956 . Enfin on se souviendra de l’Homme, celui qui a rendu fier sa communauté, devenu prophète en terrain hostile au départ; un Homme qui prit des positions courageuses, à contre-courant de l’opinion général et qui a ouvert la voie à de nombreux joueurs Juifs en Ligue Majeur!

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